Smart City = Servant City

Qu’est-ce qu’une Smart City ? Les réponses varient, selon que vous posez la question à un élu, à Elon Musk ou à JCDecaux.
Au-delà des élucubrations technologiques assorties de surlendemains qui chantent que nous assènent de nombreux cuistres, nous avons la chance de parler français et de pouvoir traduire city par 2 mots au sens différents : cela tombe bien car il y aura deux smart cities pour le prix d’une.
Cela fait belle lurette que le mot cité n’évoque plus celle de Socrate et de Périclès : de nos jours, ce terme décrit un lieu où s’entassent les classes populaires les plus pauvres et dont la version smart sera peuplée de caméras de surveillance, de drones et bien d’autres possibilités techniques qui permettra d’en éviter l’embrasement.
La ville est au contraire là où se concentrent les richesses, et elle souffre du grand défaut de ne pas savoir les redistribuer vers son extérieur : une fois l’argent en ville, il sera thésaurisé sous la forme d’immobilier ou d’objets de luxe, et éventuellement transféré – par avion ou par Internet – vers une autre ville.
Sa version smart sera au service des happy few qui y habitent, plus préoccupés par l’état de la planète que de celui de leur voisin de palier, véritables citoyens au sens de la cité hellène : le moindre de leurs désirs sera satisfait, dans le respect de Gaïa, par une nuée de domestiques et d’esclaves modernes, importés pour la journée par des transports en commun antédiluviens.
Si on vous dit que le futur d’Uber sera dans le robotaxi, n’y croyez pas trop : à partir de 2020, sinon avant, il faudra plutôt s’attendre à une croissance exponentielle des pousse-pousse et autres cyclotaxis, recarrossés pour faire moderne, et bien sûr réquisitionnables à l’envi avec un smartphone.
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Car le business case d’une telle solution de transport est sans rival : peu capitalistique, faisant largement appel à de la main-d’oeuvre non qualifiée, parfaitement zéro émission, silencieux… et se déplaçant in fine à environ 10 km/h, soit la même vitesse moyenne en ville qu’une voiture bardée de technologies.
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Open Innovation : on peine à innover

Hier a été inauguré TheCamp, « campus européen dédié aux technologies émergentes et aux nouveaux usages » situé près d’Aix-en-Provence.

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Ce lieu, implanté en pleine garrigue – tel un permanent Burning Man technologique version provençale – est supposé rassembler des énergies et des intelligences qui n’ont pas l’habitude de se croiser pour innover. Plus prosaïquement, son objectif est clairement de siphonner les budgets de recherche des entreprises et des collectivités qui manquent d’inspiration au profit de quelques sybarites déguisés en autant de professeur Tournesol.

C’est un peu une escroquerie, mais reconnaissons-le : qui est le plus à blâmer, celui qui a acheté une parcelle de Lune ou le crâne de Mozart enfant, ou bien celui qui l’a entourloupé ? Car comment peut-on croire que l’innovation peut fuser d’un lieu où il manque l’élément primordial d’une démarche d’innovation efficace, à savoir le client, l’utilisateur ou plus généralement ce qu’on appelle le porteur d’intérêt (stakeholder) ?

Aujourd’hui, les exemples abondent car tout le monde se copie pour éviter de paraître démodé. Ainsi, la SNCF a établi un « Lab » à la Plaine-Saint-Denis, dans un lieu très moderne où Madame ou Monsieur Tout-le-Monde n’a guère de chances de pouvoir venir s’il n’est pas expréssement invité par les résidents du lieu. On arrive ainsi à développer des concepts ineptes comme la poubelle-robot qui vient vous voir si son IA embarquée s’imagine que vous avez un déchet qui vous occupe les mains ou les poches.

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Si la SNCF avait mis son Lab en plein milieu d’une gare, avec des voyageurs se frottant en permanence aux Steve Wozniak de l’opérateur ferroviaire, nul doute qu’on aurait vu jaillir des idées plus intéressantes pour le futur de la SNCF, comme par exemple des trains qui ne tombent pas en panne, des panneaux d’information qui vous expliquent les retards autrement que par l’énigmatique « pour cause de régulation de trafic » ou bien encore l’éradication de l’odeur d’urine qui embaume tout coin ou recoin d’une gare urbaine.

C’est à ce prix-là que le combat du transport ferroviaire contre Blablacar et Uber sera gagné.

 

Sérendipité à Gif-sur-Yvette en 2017

On a eu l’occasion ce matin de visiter le nouveau campus CentraleSupélec, pas encore officiellement inauguré mais déjà opérationnel.

Dans le cadre des travaux que nous menons sur les nouveaux lieux de travail – des Grands-Voisins au Square Paris en passant par la soucoupe volante de l’Apple Park – soulignons le travail intelligent des architectes qui, pour une fois, ont privilégié l’intérieur à l’extérieur.

Quand on arrive sur le plateau de Saclay battu par le vent et la pluie, fidèlement guidé par le GPS sans lequel on risquerait de connaître le triste sort de David Vincent, deux énormes parallélépipèdes que n’aurait pas reniés Stanley Kubrick vous écrasent de leur masse de béton et d’acier.

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Reprenant le slogan des conserves Buitoni qui affirmait que l’important était dans la boîte, les créateurs du lieu ont mis toute leur intelligence au service de l’expérience intérieure, faisant appel au principe de sérendipité pour mettre ensemble des lieux sans lien logique apparent.

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Au hasard de nos pérégrinations, on passe ainsi successivement devant une zone de coworking, une salle de cours, un coin détente, un studio vidéo avec fond vert pour tourner la suite tant attendue d’Avatar, une autre salle de cours…

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Voici le Capitole la place centrale, j’y arrête mes pas : un endroit vers lequel on est magnétiquement attiré par la lumière, l’espace et les machines à café. En journée, la zone sert de cafétéria / resto U – les machines à café sont badgées « 100% CROUS » – mais au vu de la rampe de projecteurs sous la verrière, inutile de dire que d’autres usages pourront y être satisfaits à des heures plus avancées.

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Une signalétique apparemment ésotérique permet de s’orienter, si on dispose de quelques facilité en matière de cryptographie : une façon de vérifier que le concours d’entrée a sélectionné des têtes bien faites. Ou alors ce sont des emplacements dont les noms restent à vendre ?

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Les salles de cours ne bénéficient pas toutes de la lumière naturelle, mais sont équipées de vidéoprojecteurs de compétition et de curieuses crémaillères distributrices de prises électriques, chichement réparties au plafond : la multiprise va rapidement s’imposer dans le kit de survie de l’élève-ingénieur.

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Par la multiplicité des niveaux agrémentés de terrasses, les grands volumes qui en résultent et la répartition quasi-aléatoire des lieux de vie et d’étude, ce campus n’est pas sans évoquer une villa romaine restaurée par le Bauhaus. Malgré le temps exécrable, la lumière est omniprésente et va jusqu’à réchauffer les nombreux murs de béton brut – car c’est bien leur niveau de finition définitive.

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Il y a même des arbres ! Et la croissance de leur tronc jusqu’à des diamètres séculaires est prévu : il suffira de retirer les dalles amovibles qui protègent leurs frêles racines actuelles.

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Certains concepts mobiliers, comme ces wigwams-workshops plantés sur la terrasse Miannay et destinés à abriter des équipes de travail en conclave derrière leurs rideaux, nécessiteront peut-être d’être validés par l’usage, mais reconnaissons-leur des qualités d’isolation phonique supérieures aux minces panneaux de particules qu’on rencontre habituellement dans les bureaux paysagers. Et d’une façon générale, malgré tous ces grands volumes, la qualité sonore de l’édifice est bluffante : pas d’écho façon cathédrale ou station de métro.

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Et les amphis ? Malgré l’heure matinale, ceux-ci étaient déjà occupés, donc pas possible de visiter. Vus de l’extérieur, à travers leurs baies vitrées, ils semblent accueillants et offrent à l’intervenant, professeur ou conférencier, une large scène pour s’exprimer : ne dites plus cours magistral mais plutôt keynote pour décrire l’événement… Les anachroniques tableaux noirs étaient donc déjà interdits de séjour, abandonnés dans le couloir comme s’ils attendaient le passage des encombrants.

C’est déjà demain !