Le Pic Vin : une parabole à boire

Un article du Monde de la semaine dernière a attiré notre attention : du fait de la crise sanitaire et de sa mue progressive en crise économique, le pic de demande pétrolière devrait avoir lieu cette année.

C’est parfois en ne se prenant pas au sérieux qu’on fait les meilleures prévisions : on avait annoncé cette date en voulant gentiment caricaturer le débat sur le Peak Oil qui enflammait une partie de la blogosphère et du monde de l’industrie pétrolière en 2007. Nous avons reproduit ci-dessous l’article, publié alors sur overblog.

Le Problème et ses Experts
Le Dr. Liebig, oenologue à la retraite, anime un club original d’anciens Chevaliers du Tastevin : l’Association des Scrutateurs du Pic Œnologique (ASPO). Par des modélisations savantes alimentées par des données aux origines mystérieuses, l’ASPO a déterminé que le maximum mondial de production viticole, le Pic Œnologique (appelé aussi Pic Vin ou P20 par les familiers du sujet), devrait survenir en 2020 (prononcer vin-vin). Après cette date, la diminution des rendements viticoles ne pourra plus être compensée par l’augmentation des surfaces agricoles consacrées à la vigne.
On trouve des disciples de l’ASPO sur le site communautaire de la Barrique de Vin, où ils illustrent en 65536 couleurs la situation détaillée des différents vignobles, avec une affection particulière pour les emblématiques Côtes de Beaune. Certains tentent aussi d’affiner la date du P20 en analysant les variations de prix et/ou les quantités en rayon de rosé de Provence et de riesling dans les hypermarchés new-yorkais.
Parmi les sommités du P20, il faut citer Mathieu Simon, négociant à Bercy, qui a écrit un gros pavé intitulé Crépuscule sur les coteaux où il prédit le plafonnement imminent de la production bordelaise – et donc mondiale – après avoir analysé 51 numéros de la Revue Bordelaise de la Chambre Professionnelle de Viticulture.

Les Viticulteurs Optimistes
Aujourd’hui, seuls quelques grands propriétaires terriens californiens nient encore la réalité du P20, sans doute pour ne pas alimenter les rumeurs quant au plafonnement de leur propre production viticole – et donc de leurs ventes.
La majorité des viticulteurs espèrent néanmoins pouvoir retarder l’échéance, en employant par exemple de nouvelles techniques de pressage qui extraient plus de jus des grains, ou bien en diluant le marc dans de l’éthanol. Même si l’AROIA (Alcohol Return On Invested Alcohol) est négatif, cela permet aux producteurs de vin de continuer à satisfaire une demande toujours croissante.

Les Aqualogistes
Les buveurs d’eau invétérés, enivrés (!) par l’idée que le vin pourrait un jour disparaître et que l’humanité serait ainsi contrainte à suivre comme eux la voie fade de la sobriété, ont fourni une caisse de résonance inattendue aux travaux du Dr. Liebig. Certains ascètes ont même généralisé la théorie du P20 à une utopie où l’alcool disparaîtrait de la surface de la Terre, entraînant la société dans le chaos, la famine et la tristesse, puisque l’alcool rend gai. D’autres aqualogistes, aux connexions altermondialistes, pensent que le nouveau modèle de la société à reconstruire est celui des sociétés primitives, puisqu’elles seules auto-produisent artisanalement l’alcool qu’elles consomment.

Les Substitionnistes
Plusieurs secteurs de l’industrie et de l’agro-alimentaire profitent de la reconnaissance progressive du PO pour développer ce qui est pour eux un formidable relais de croissance :

  • les compagnies pétrolières font la promotion des « pétrovins », souvent obtenus par un mélange de vin, d’eau et d’éthanol obtenus par reformage d’hydrocarbures (ex : le V85). Outre le rendement déplorable, le problème principal de cette approche est la concurrence qu’elle crée avec les usages traditionnels – et vitaux – du pétrole, qu’on peut résumer par le slogan « boire ou conduire, il faut choisir« . Une deuxième génération de pétrovins, plus intéressante – le procédé délivrerait directement du saint-émilion ou du sauternes, à partir de pétrole ou de tout autre liquide hydrocarboné – est à l’étude mais il reste de nombreux verrous technologiques à faire sauter pour envisager une production à l’échelle industrielle.
  • les brasseurs sont convaincus que la bière va connaître un retour en grâce, malgré ses défauts (éructations, effet diurétique) dus à son importante concentration en gaz carbonique : le potentiel agricole du houblon permet de satisfaire la soif de l’humanité pendant un siècle ou deux. Les brasseurs, qui considèrent que tous les alcools se valent, se voient reprocher leur vision simpliste du problème, notamment par les Français qui n’osent pas envisager de boire de la bière pendant les repas. On leur oppose aussi le temps et l’argent qui seraient nécessaires pour construire les nombreuses brasseries requises ; certains vont même jusqu’à douter de la capacité de l’humanité à construire ses brasseries, car les ouvriers qui les devront les construire n’auront plus assez de vin à boire sur les chantiers.
  • les producteurs de café espèrent aussi profiter de l’aubaine de l’après-vin, mais la substitution n’est que partiellement possible, même si dans certains cas, par exemple au travail, le café est plus sain que le vin : les usages festifs du vin restent inaccessibles au café, à moins de traitements industriels onéreux (Coffee-To-Alcohol ou CTA) donnant par exemple de la liqueur de Calhua ou de Bailey’s, traitements que seuls peuvent s’offrir les très grands producteurs de café.

Les Vinocentriques
Souvent mal informés, pas toujours issus du militantisme aqualogiste, ce sont de simples citoyens ayant pris conscience du P20 mais surestimant à la fois le rôle et le caractère irremplaçable du vin dans notre société. Ils sont convaincus que vont disparaître avec le vin des pans entiers de notre civilisation, comme la religion catholique (à cause du vin de messe), le transport maritime – car les bateaux sont baptisés au champagne – ou encore les films de James Bond – le Martini-gin est condamné. La fréquentation de forums comme Oenolocène leur permet souvent de relativiser leurs craintes.

Les Globalistes
Ils s’intéressent moins au P20 qu’au problème sous-jacent d’épuisement des sols et de la ressource en eau, souvent dénommé RC (Raréfaction Critique). Pessimistes, ils ont peur que les brasseurs parviennent à imposer QB (Queen Beer) au monde entier, ce qui accélérerait encore l’épuisement des sols. De ce fait, ils prônent des solutions artificielles contestables (ex : Coca-Cola) qui amènent d’autres questions sérieuses de santé publique. Ils considèrent parfois avec condescendance les Vinocentriques, qui ne voient selon eux que la partie émergée de l’iceberg, tandis que les Vinocentriques leur rétorquent parfois que ladite RC ne pourra jamais survenir car vignobles et champs de houblons auront été dévastés avant par de graves crises économiques et sociales issues de l’arrivée du P20.

Impact du COVID-19 sur le conseil en France : marché divisé par 2 en 2 ans ?

Après plusieurs années de forte croissance, le secteur du conseil en stratégie et management commençait à marquer un peu le pas en France, notamment avec la perte d’appétit de grands consommateurs comme EDF ou Renault. La crise du COVID-19 lui a donné un coup d’arrêt brutal. Quelle sera sa résilience, une fois le confinement terminé ?

Une corrélation marquée avec le PIB

Grâce aux données de consultancy.eu, nous avons pu établir qu’il y a une assez bonne corrélation entre la croissance du PIB et celle du marché du conseil en stratégie et management – hors SI et Digital donc.

Consulting et PIB - France update 20.04.08

Ça va piquer

En décembre 2019, la Banque de France prévoyait déjà une croissance molle à 1,1%, qui aurait donné une croissance du marché du conseil ne dépassant pas 10% en 2020.

On peut donc désormais tirer de cette corrélation 3 scénarios possibles pour le marché du conseil en France :

  1. un rebond rapide, où la mauvaise passe du printemps 2020 serait vite oubliée grâce à une reprise forte de l’activité une fois le confinement terminé. Seule l’année 2020 serait mauvaise, 15% en dessous des années suivante et précédente. Ce scénario est malheureusement peu probable, car de nombreux clients devront panser leurs plaies au second semestre 2020 et établiront des budgets post-crise pour 2021, en comprimant au maximum les dépenses de G&A.
  2. une reprise difficile, façon crise des subprimes, avec une année 2020 qui plonge de 20-30% par rapport à 2019, puis une année 2021 morose qui baisse encore de 5-10%
  3. le catastrophique scénario en L, où le business continue de chuter de 15% ou plus en 2021 après une année 2020 en baisse de 30-40% : autrement dit, une division par 2 du marché en 2 ans.

En cette semaine du 6 avril, de nombreux experts publics et privés penchent déjà pour une réalité entre ces 2 derniers scénarios, en prévoyant une baisse du PIB de 5%, voire au-delà – tel Bruno Le Maire qui a annoncé le 14 avril une croissance 2020 de -8% . Si la corrélation ci-dessus reste valide, cela signifie une baisse de 25-35% de la demande en conseil.

Les recettes classiques…

Dans un marché en contraction, l’expérience des crises précédentes montrent qu’il vaut mieux :

  • éviter les appels d’offres où toute la place de Paris va se retrouver, avec en face des acheteurs en position de force, qui vont ressortir leurs enchères inversées et autres joujoux infernaux
  • jouer les mouvements latéraux, d’un secteur à l’autre, d’un compte à l’autre : dans les moments difficiles, les clients recherchent des idées – et des têtes – neuves. A moins d’une forte position dans un compte, il vaut mieux aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte, notamment auprès des ETI
  • refondre en profondeur son marketing : les publications génériques et bourrées de buzzwords desservent l’image du cabinet qui les diffuse, apparaissant comme déconnecté de la dure réalité. Il est préférable de raconter des histoires de guerre concrètes mais originales, de donner la parole à des experts extérieurs inspirants et inhabituels… et surtout mettre au placard les offres conçues pour des périodes de croissance, sans pour autant les remplacer par les BBZ poussiéreux et obsolètes qui ont eu tant de succès durant les années 1990.
  • innover et se positionner sur des sujets aux limites du consulting conventionnel, en embarquant le cas échéant des partenaires inhabituels : avocats, experts de l’IA, sociologues… Innovation comes from the fringe! Revisiter l’intégration du traitement de la donnée dans la prestation est une piste intéressante, de la même façon qu’Excel avait transformé le métier dans les années 1990.
  • donner des cours de math : la proposition est un peu extrême, mais même dans les plus graves crises, les parents souhaitent avant tout garantir un avenir à leurs enfants ; du fait du confinement, plusieurs promotions d’étudiants du supérieur ont vu leur année gâchée : une énorme vague de remise à niveau s’annonce, et cela peut être l’occasion de couvrir les frais fixes et les salaires des jeunes consultants en montant en urgence une académie. Plus sérieusement, le business de la formation professionnelle est un adjacent à considérer, même s’il est désormais moins facile à pénétrer du fait d’exigences accrues en matière de certification.

… et l’éventuel remède de cheval

Comme l’a dit Emmanuel Macron il n’y a pas si longtemps, « nous sommes en guerre« . Et en de tels temps, des mesures exceptionnelles peuvent être envisagées, comme par exemple de mettre en veille son activité principale. Il faut juste s’assurer de conserver les principaux actifs : la relation avec les comptes-clés, la marque et quelques talents qui sauront faire repartir le business quand le moment sera venu. Des décisions difficiles à prendre, mais qui feront d’autant moins mal qu’elles auront été anticipées.

spirou - je dors mais mon coeur veille

 

Les routières seront sympa

On est tombé sur cet amusant petit cartoon publié dans le New Yorker de l’été dernier :

Not super-smart.jpgLa voiture pas vraiment maline mais qui vous soutient vraiment : « Ça alors, quelle extraordinaire conductrice vous faites ! »

Blague à part, la voiture de demain ressemblera peut-être plus à cette Not Super-Smart Car qu’aux beaux concept-cars des salons de l’auto ou aux prototypes autonomes qui sillonnent les rues de Californie.

Aujourd’hui, constructeurs, consultants et conteurs nous annoncent des lendemains chatoyants où la voiture sera 1) connectée et 2) autonome.

Nous reviendrons dans un autre article sur la question du 2). Le problème du 1), c’est qu’on a toujours du mal à voir en quoi une voiture connectée serait supérieure à un téléphone, connecté par essence et dont les stores débordent d’applications. Toutes les idées que vous pourriez avoir pour la voiture connectée sont déjà disponibles sur votre téléphone…

Mais avec un peu de technologie embarquée et beaucoup d’intelligence, on pourrait faire des voitures qui vous soutiennent, qui sont sympathiques. Elles pourraient vous féliciter quand vous conduisez bien depuis suffisamment de temps – sauf quand vous activer le mode Flattery, parce que de temps en temps ça peut faire du bien à votre ego. Elles pourraient aussi mettre d’elle-même une musique douce quand elles voient que vous tirez la gueule – pas de science-fiction ici, la technologie est disponible et ne coûte rien. Elles pourraient même surveiller les enfants à l’arrière et les distraire de façon moins stupides que nous l’avons tous fait en leur mettant le DVD de la Reine des Neiges pour la centième fois.

Le champ est bizarrement aujourd’hui peu exploré, alors que si on réfléchit bien, n’est-ce pas ce que font nos not-so-smart-phones ? Sur le plan purement fonctionnel, ils font à peu près la même chose qu’un PC de la fin des années 90, mais avec quel sens de la personnalisation et quelle expérience utilisateur ! Et d’une façon telle que nous en sommes tombés accros

BreakTheWall@Berlin

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Comment rendre agile une entreprise européenne traditionnelle ? Comment casser les silos des organisations ? Comment faire tomber les murs entre les équipes ? Berlin est sans doute la meilleure ville où trouver facilement des réponses à de telles questions.

L’inspiration du terrain

A chaque coin de rue, l’urbanisme de la capitale allemande apparaît comme l’analogie d’une transformation réussie : historique assumé, alliance – plutôt qu’opposition – de l’ancien et du moderne, actifs valorisés chaque fois que possible… et chantier permanent. Il y a toujours quelque chose à construire, à améliorer ou à restaurer. Les délais ne sont pas toujours tenus, mais la vision guide l’action de l’entrepreneur jusqu’à son terme.

À Berlin, tout n’est pas conçu pour résister au temps qui passe : les pop-up stores fleurissent, les boutiques se déplacent dans la ville en fonction des opportunités, sans se sentir obligées de figer une fois pour toutes une adresse pourtant prestigieuse. Si la marque est puissante et son expérience agréable – pas besoin d’aller jusqu’à l’addiction – d’un coup d’œil à leur device, les clients pourront aisément la relocaliser.

Back to Basics

Le milieu technologique berlinois est pragmatique. Ici, on laisse à d’autres écosystèmes plus prétentieux les discours à base de disruption, de logiciel qui dévore le monde en général et votre déjeuner en particulier, ou de winner takes all. Chacun innove et développe produits et services en bonne intelligence avec les autres acteurs, qu’ils soient des startups, des acteurs établis de la technologie ou des monuments industriels. On cherche à faire un bon produit, sur le fond comme sur le style, en respectant le client – donc pas d’espionnage, pas de hook. Être agile ne signifie pas renier les standards qui ont fait la force de la deutsche Qualität.

N’est-ce pas là l’esprit qui animait la Silicon Valley à ses débuts, avant que la software platform industry n’établisse son hégémonie ? Ou est-ce tout simplement le souffle national du Mittelstand ? En tout cas, ici on a compris qu’il ne suffit pas de singer les rituels de l’agilité, d’en adopter le jargon et d’en adorer les totems pour en obtenir les bénéfices. Passer d’une logique de travail en groupe à celle de travail en équipe est un long chemin où il faut échouer pour avancer.

#BreakTheWall

Rappelons-nous pour finir cette belle leçon d’histoire : le mur de Berlin a été construit en top-down, mais il a été détruit par le bottom-up.

Petite histoire de l’Excellence Opérationnelle

Le schéma ci-dessous établit une filiation directe entre le taylorisme, première approche scientifique de l’organisation du travail, et les dernières méthodes de management made in California.

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Il ne s’agit pas de prétendre qu’on prend les mêmes méthodes et qu’on recommence : il y a à chaque étape enrichissement de l’approche, notamment du fait que le sujet quitte un écosystème pour se frotter à la culture et aux problématiques locales d’un autre.