Electronucléaire : too big to die ?

L’industrie électronucléaire est un objet dont l’existence pourrait terrifier un théoricien de la démocratie.

Il lui suffirait de contempler ce qui s’est passé en France : sans quel le moindre débat public ait été engagé depuis la découverte de l’atome, des dizaines de centrales nucléaires ont fleuri comme des colchiques sur les pelouses jaunies de la France de la fin des Trente Glorieuses.

La plupart d’entre nous, aujourd’hui, se rassure en soulignant que c’était l’époque qui voulait ça, et que depuis les forces antinucléaires des démocraties occidentales ont su se regrouper au sein de mouvements politiques et devenir suffisamment puissants pour influencer les partis de gouvernement.

Ainsi, l’Allemagne a décidé d’arrêter son nucléaire peu après Fukushima, et la France a décidé d’annoncer qu’elle réduirait sa dose d’atome à moyen terme, sans être très précise sur son calendrier ni très pressée de passer de la parole aux actes. Et tout le monde de se gausser de la lâche procrastination gauloise qu’on oppose admirativement à la Blitzkrieg qu’a menée Angela Merkel face à son complexe électro-industriel national.

Mais nous ne sommes pas sur la face 1 d’Ummagumma, où Roger Waters clame Astronomy Domine. Nous sommes au début du XXe siècle, dans une période née au lendemain de la Chute du Mur et que Bill Clinton avait alors salué d’un Economy Domine, ou quelque chose comme ça.

Or doncques, gentes dames et beaux messieurs, dans un monde où l’argent fait plus que la loi, où il est la loi, le mètre-étalon, le maître (et le talon), l’industrie électronucléaire dispose d’un atout diabolique : elle est tout simplement immortelle à partir d’une certaine taille. Too big to die. Aucun gouvernement, quelle que soit sa détermination, ne peut plus signer son arrêt de mort.

Faisons un peu d’économie de cuisine pour expliquer cela : certes, construire une centrale nucléaire coûte des sommes astronomiques. Mais ce coût va être progressivement amorti sur les vingt-trente premières années de fonctionnement de la centrale. Restent à payer, comme charges récurrentes, le combustible, le personnel de conduite et de maintenance et les pièces de rechange.

Comment ces évidences peuvent-elles rendre immortelles ? Hé bien, il y a un petit détail assez peu connu : quand vous arrêtez définitivement une centrale, vous n’avez effectivement plus besoin de racheter du combustible, mais le cœur du réacteur continue de dégager de l’énergie. Certes, à faible puissance, mais pour un réacteur du type de ceux en exploitation actuellement, il va continuer à émettre pour plusieurs années entre 50 et 100 MW de chaleur. Cette chaleur, il va falloir l’évacuer pour éviter une fusion du cœur, une surchauffe de gaz radioactifs ou quelque autre joyeuseté. Pour cela, il suffit de continuer à faire fonctionner les pompes des circuits primaire et secondaire ; autrement dit, il faut continuer à faire tourner la centrale au ralenti, un peu comme si on devait laisser tourner indéfiniment son moteur de voiture au point mort après l’avoir garée.

Donc, il faut continuer à payer du personnel de conduite et de maintenance et des pièces de rechange : pas autant qu’à pleine activité, mais tout de même plus que trois pelés et un tondu : entre un dixième et un cinquième des coûts normaux d’exploitation, et cela environ une dizaine d’années, le temps que le réacteur soit suffisamment refroidi pour qu’on puisse arrêter les circuits de façon définitive et engager le démantèlement. Et là,… il faut encore mettre la main à la poche pour casser la centrale en tenue de protection maximale, emballer précautionneusement les tonnes de cailloux radioactifs et les expédier six cent pieds sous terre pour essayer de les oublier à tout jamais.

Pour résumer, pour jouer à l’Atomonopoly : payer 5 milliards pour construire votre réacteur, puis touchez 100 millions à chaque tour comme revenu net de votre investissement. Vous pouvez réinvestir 100 millions tous les dix tours pour prolonger la vie de la centrale de dix tours également, ou bien l’arrêter à tout moment ; dans ce cas-là, vous devrez payer 100 millions pendant 10 tours pour l’éteindre complètement, puis 5 milliards pour la démanteler, sans jamais avoir le droit de la redémarrer si vous changez d’avis. A votre avis, quelle est la stratégie gagnante ?

Dans un jeu pareil, si l’Etat souhaite néanmoins perdre et arrêter son parc nucléaire, il a deux possibilités – zwei Möglichkeiten.

Première possibilité : racheter les centrales dès leur arrêt et financer extinction lente et démantèlement. Cette option courageuse est hors de portée de nos Etats occidentaux surendettés.

Deuxième possibilité : décréter l’arrêt et laisser tranquillement les opérateurs électriques faire faillite, puisque ces derniers devront à la fois entretenir leurs centrales en extinction, acheter de l’électricité à leurs concurrents pour honorer leur obligation de fourniture et investir dans de nouvelles centrales. Une fois tout ce petit monde en faillite, racheter alors à vil prix les installations – qui d’autre pourrait vouloir acheter une centrale nucléaire certes éteinte mais toujours bien radioactive ?  – et entreprendre le démantèlement à vitesse d’escargot. Un tel machiavélisme est aujourd’hui hors de portée de gouvernements démocratiquement élus qui n’oseront jamais mettre par terre un pan entier de leur économie – avec des risques  de black-out gigantesques – pour tuer l’hydre atomique.

Inutile de dire qu’en France, personne ne prendra le risque de jouer perdant : avec ce nouvel équilibre de la terreur qu’a instauré l’industrie atomique civile française – si tu m’arrêtes, tu meurs écrasé par le financement de mon agonie – nous en avons pour des siècles d’électronucléaire.

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